Rencontre avec... Robert Bellé - biologiste
 
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Rencontre avec... Robert Bellé - biologiste
Coop'Info - Le 27/03/2008
   
 

Fin de week-end dans le Nord­Finistère. Les derniers rayons du soleil lèchent ce paysage vallonné du bout du monde. Exception­nellement, Robert Bellé n'a pas passé la journée enfermé dans son labo à étudier la complexe architecture des cellules. Res­ponsable de la station biologique de Roscoff, ce chercheur pas­sionné revient de Paris où il a tenu une conférence intitulée «Cancer et environnement». Un sujet qui fâche au vu des sommes en jeu : la vente de pesticides, herbicides et autres fongicides représente un chiffre d'affaire de 1,7 milliard d'euros selon l'Union des industries de la protection des plantes (sic) qui regroupe les principales industries dites phy­tosanitaires.

Il y a six ans, dans le cadre de re­cherches sur les effets de certains pesticides sur la reproduction des oursins, financées par la Région Bretagne, l'équipe de Roscoff dé­couvre, un peu par hasard, le ca­ractère cancérigène de l'herbi­cide Round-up "'. Celui-ci est commercialisé par la firme Mon­santo et autorisé sous condition par l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa). « Ce pesticide s'est révélé agirsur le cycle cellulaire même à des doses 500 à 2500 fois inférieures à celles recommandées par le fa­bricant pour son usage en her­bicide. Or, il est aujourd'hui ad­mis que les cancers humains sont imputables, à leur origine, à un défaut de fonctionnement du cycle cellulaire, ce processus uni­versel qui permet la duplication des cellules et le développement de tout organisme», explique le biologiste, qui n'a pas particu­lièrement la fibre écologiste. Robert Bellé ne cache pas sa co­lère de constater que, malgré les preuves scientifiques des risques cancérigènes du Round-up, rien ne bouge, ni du côté des pouvoirs publics, ni dans la communauté scientifique. « On continue de trouver ce produit en vente libre dans toutes les jardineries, c'est incroyable!» Les déconvenues du chercheur ne s'arrêtent pas là. In­terloqué par cette découverte, il lance en 2002 un projet de re­cherche pour la mise en place d'un «test de criblage ». À partir du modèle de recherche établi pour le Round-up, ce test évalue le potentiel cancérigène de mil­liers de substances chimiques et combinaisons de substances en­trant dans la composition des pesticides. II sera cette fois pos­sible de prévenir les causes de fu­turs cancers, pas seulement ceux liés au tabac ou à l'amiante.


ABSENCE DE FINANCEMENTS

À Roscoff, équipe et matériel sont prêts. Un accord est signé avec une PME rennaise en vue d'une application technologique et commerciale immédiate du test en cas de succès. Restait à le fi­nancer. Pendant trois ans, les de­mandes de financements dépo­sées à l'Agence nationale de la recherche sont rejetées. Incom­pétence ou discrète pression des lobbies?

« C'est dommage », soupire le chercheur. «Ce test permettrait de déterminer quels sont les pro­duits à risque bien avant que les pathologies n'apparaissent. Et ce, quelle que soit la dose du produit testé. Pour le moment, un tel test n'existe pas. Le potentiel cancé­rigène des pesticides, s'il est avéré, est infiniment supérieur à celui de l'amiante pour la simple raison que l'ensemble de la population y est exposée et que les doses dif­fusées dans l'environnement de­puis 50 ans sont très élevées ! » Robert Bellé n'a pas encore subi le même sort que Christian Vélot, maître de conférences en géné­tique moléculaire, directeur d'une équipe de recherche à l'institut de génétique et microbiologie d'Orsay et personnellement hos­tile aux OGM. Fin septembre, lui et son équipe se sont fait suppri­mer leurs crédits. La méthode expérimentale mise au point par la station de Roscoff correspond pourtant aux conclu­sions du Grenelle Environne­ment: il est «impératif de déve­lopper des outils de prédiction et d'aide à la décision, en particu­lier sur les dangers et risques des substances chimiques», avaient déclaré fin novembre les partici­pants du groupe santé et envi­ronnement. Nicolas Sarkozy n'en­visageait-il pas, le 12 septembre dernier, une « indispensable» ré­duction de l'usage des pesti­cides? Un souhait qui paraît dif­ficilement compatible avec le soutien affiché pendant sa cam­pagne électorale à « l'agriculture raisonnée», un concept joliment édulcoré soutenu par l'industrie des produits phytosanitaires. Côté européen, on multiplie aussi les recommandations sur une né­cessaire maîtrise des molécules lâchées dans la nature. La com­mission environnement du par­lement européen a adopté à l'au­tomne un projet de règlement qui durcit les règles de mise sur le marché de nouveaux pesti­cides. Mais là aussi, les décisions concrètes se font attendre. Ce sera au conseil des ministres de trancher. « Il n'y aura pas 36 so­lutions ! Si on veut faire de la pré­vention, il faudra réduire ou éli­miner ces molécules, à moins que les bénéfices que la société en re­tire soient vraiment énormes », avance Robert Bellé. « Dans ce cas, il faudra utiliser ces molécules avec un maximum de précau­tions, qui sont d'ailleurs décrites par l'entreprise Monsanto elle­-même en conseillant l'usage de gants et de masque avant de ma­nipuler ses produits. Ceci dit, le problème restera entier. Car seul l'utilisateur sera alors protégé. » La recherche sur le cancer ne se­rait-elle plus une priorité natio­nale?

NOLWENN WEILER

 

1. Le résultat des recherches est publié parle Journal de la société de biologie (vol. 201, n°3, 2007).

 

Article extrait de Témoignage n°3288 du 21 février 2008

 


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